@nalyse - Revue de critique et de théorie littéraire

Champ culturel

Christian Vandendorpe

Le livre dans tous ses états

Image1Même si la littérature est souvent considérée comme la plus belle réussite du livre, il lui a fallu longtemps pour acquérir un statut reconnu dans le domaine de la culture au Canada. On apprend ainsi, dans cette très riche Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, que le rapport de la commission Massey, publié en 1951, estimait encore que « parmi les grands moyens d’expression artistique de la nation canadienne, la littérature vient en second lieu et même assez loin après la peinture » (p. 39). Le même rapport, qui fut fondamental dans la formation du Canada moderne, ne consacrait pas une ligne à l’édition. Celle-ci est restée longtemps le parent pauvre de la scène culturelle. Pour preuve, en 1968-69, le Conseil des arts, fondé sur la recommandation de cette même commission, ne consacrait encore aux activités littéraires que 6 % du budget destiné aux arts.

1La situation évoluera toutefois dans les années 1970, quand le livre et la littérature commenceront à être vus comme des « industries culturelles », susceptibles de faire l’objet d’une active promotion par les divers paliers de gouvernement, tels une semaine nationale du livre et des programmes d’aide à la traduction, à la promotion et à la publication, ainsi qu’à l’achat et à la distribution de livres d’auteurs canadiens. Au Québec, où les politiciens sont « plus enclins à se mêler de culture que leurs confrères anglophones » (p. 46), le livre bénéficiait déjà d’un soutien actif depuis les années 1920. À la suite de l’apparition des premiers salons du livre — à Québec en 1959, à Montréal en 1962 —, le Québec fera progressivement de la culture « une affaire d’État » (p. 49). Cette attention nouvelle accordée au livre se renforcera au cours de la décennie suivante et débouchera, sous l’impulsion des ministres Jean-Paul L’Allier et Denis Vaugeois, sur des politiques intégrées favorisant les diverses composantes du marché du livre, de la création à la distribution et à la lecture.  

2La double composante linguistique du pays devrait en principe favoriser les activités de traduction. Celles-ci sont pourtant rares avant 1920, où seulement « deux œuvres littéraires canadiennes sont traduites en français contre dix en anglais » (p. 54). La situation s’améliore quelque peu dans les années suivantes, où les chiffres sont respectivement de neuf contre trente-neuf pour la période allant de 1920 à 1960. Avec la création en 1972 du programme d’aide à la traduction, les échanges vont s’intensifier. Curieusement, si la traduction peut être considérée comme un « pont entre les cultures », ce pont est asymétrique, l’essai étant « le seul genre où le nombre de titres traduits de l’anglais au français surpasse celui des traductions faites du français à l’anglais » (p. 55).

3Si la littérature, selon le mot de Roland Barthes, est ce qui s’enseigne sous ce nom, cette reconnaissance essentielle de la part de l’École ne viendra que tardivement à la littérature canadienne anglaise, qui « demeure un champ d’études mineur jusqu’aux années 1940 » (p. 58). Il en va autrement du côté québécois où, dès 1906, un important Congrès de l’enseignement secondaire « adopte la proposition d’inscrire la littérature canadienne au programme des examens du baccalauréat ès arts » (p. 59). Cette proposition entraînera l’année suivante la publication du célèbre manuel de l’abbé Camille Roy, qui sera constamment réédité jusqu’en 1962. En dépit de ce succès, « l’enseignement de la littérature canadienne au secondaire demeure marginal » (p. 59), car la formation est axée sur la littérature française. La situation commencera à changer en 1955 au Canada anglais, grâce au Rapport Massey et un peu plus tard au Québec, dans la foulée du Rapport Parent.

4Le métier d’auteur est essentiel à la constitution d’une robuste industrie de l’édition. D’abord très flou, le métier d’écrivain tend progressivement à être défini par les associations professionnelles. Un tableau compilé par Josée Vincent est révélateur de l’évolution de la part respective occupée par les ouvrages de littérature, de sciences humaines et des autres genres chez les membres de la Société des écrivains canadiens (SÉC) entre 1936 et 1978 : alors que la production de littérature ne représente chez ceux-ci que 42 % du total pour l’année 1978, elle est pour la même année de 94 % chez les membres de l’Union nationale des écrivains du Québec (UNÉQ). Une telle disproportion est représentative d’un glissement massif de la jeune génération vers la consécration par l’institution littéraire. Créée en 1936 pour cesser d’être subordonnée à la Canadian Authors Association, la SÉC sera incapable de s’adapter à la montée rapide du sentiment nationaliste au Québec et se verra marginalisée dès 1977 par la création de l’UNÉQ, sous l’impulsion de Jacques Godbout.

5Le marché de la littérature verra s’ouvrir de nouveaux champs avec le genre du radioroman ou feuilleton radiophonique, qu’inaugure Robert Choquette en 1936 avec Curé de village. Quelques années plus tard, le téléroman fait son apparition : le premier à être adapté à l’écran sera le roman de Roger Lemelin sous le titre La famille Plouffe, qui sera en ondes de 1952 à 1959. Il connaîtra un tel succès que la CBC le diffusera en version anglaise dès 1953. Grâce à l’ONF et aux adaptations cinématographiques, l’écrivain voit se multiplier les possibilités de tirer un revenu décent de ses créations. Cette situation contraste avec l’expérience malheureuse de L. M. Montgomery, qui n’avait touché aucun droit d’auteur pour la version hollywoodienne d’Anne of Green Gables en 1934, ni pour la version de 1919 au cinéma muet.

6La remarquable ascension de la littérature jeunesse n’est pas oubliée. Au Québec, le coup d’envoi est donné avec l’apparition en 1921 de la revue L’Oiseau bleu, patronnée par la SSJBM. Il en va tout autrement au Canada anglais où, jusque dans les années 1960, ce genre ne trouve que peu d’éditeurs spécialisés.

7La section consacrée à l’édition pour le grand public propose une intéressante « étude de cas » sur la façon dont s’est bâti l’empire Harlequin. L’aventure commence en 1947 à Winnipeg, avec la famille Bonnycastle. Grâce à son flair pour les goûts du public, cette maison deviendra le spécialiste mondial du roman sentimental.

8Dans un tout autre domaine, on lira avec intérêt l’étude de cas consacrée aux Insolences du Frère Untel, que publia Jacques Hébert aux Éditions de l’Homme le jour de la rentrée scolaire 1960 : « 17000 exemplaires s’envolent en dix jours; 100 000 exemplaires sont écoulés en quatre mois » (p. 220).

9Quoique principalement située au Québec, l’édition francophone se développe aussi en Ontario. Trois structures éditoriales occupent d’abord le terrain : LeDroit, Le Centre catholique de l’Université d’Ottawa et Les Éditions de l’Université d’Ottawa. L’année 1973 voit la création des Éditions Prise de parole à Sudbury, événement qui, pour Robert Yergeau, « marque le véritable début d’une édition littéraire franco-ontarienne » (p. 223). L’Acadie et les provinces de l’Ouest se doteront elles aussi de structures éditoriales modernes à partir des années 1970.

10Par les quelques informations qui précèdent, glanées au fil des pages, le lecteur ne peut se faire qu’une vague idée de la richesse de cette Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, qui réussit en une centaine de courts chapitres, rédigés par autant de collaborateurs, à faire le tour de cet objet complexe qu’est le livre : des aspects culturels au métier d’auteur et aux questions de fabrication, de l’édition grand public à l’édition spécialisée, sans oublier la distribution et la lecture. Ce volume s’inscrit dans une série issue d’un vaste programme de recherche dirigé par Patricia Lockhart Fleming et Yvan Lamonde, et qui a mobilisé des chercheurs de plusieurs universités. L’intégration des diverses contributions dans ce troisième volume est particulièrement réussie : au lieu de proposer des textes en parallèle, les directeurs Jacques Michon et Carole Gerson ont réussi le plus souvent à ce que les articles donnent une vision synthétique et contrastée de la situation dans les deux communautés linguistiques, témoignant d’un regard en surplomb sur l’ensemble de la réalité canadienne auquel les dernières décennies ne nous avaient guère habitués.

11La réalisation est très soignée sur tous les plans. Le connaisseur appréciera le choix typographique du Cartier Book, police créée au Canada pour les fêtes du centenaire et qui a été rééditée en format électronique en 2000 : l’effet général est superbe et d’une grande lisibilité.

12 

13Compte rendu par : Christian Vandendorpe

14 

15Référence : Carole Gerson et Jacques Michon (dir.), Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, vol. III, De 1918 à 1980, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2007, XXXII, 671 p.

Pour citer cet article : Christian Vandendorpe, «Le livre dans tous ses états», @nalyses [En ligne], Comptes rendus, Champ culturel, mis à jour le : 11/01/2008, URL : http://www.revue-analyses.org/index.php?id=715.