L'essai de Gisèle Berkman, Filiation, origine, fantasme. Les voies de l'individuation dans Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé de Rétif de la Bretonne tire son origine d’une question : comment lire Monsieur Nicolas, cette « œuvre-monstre », fable de soi hybride, à mi-chemin entre la littérature populaire et la littérature académique? C'est par le biais de cette question que l’auteure aborde les singularités du discours autobiographique rétivien.
1La première partie de l’ouvrage, qui s'intéresse à l'individuation et à la « légende de soi », examine les paradoxes de la filiation dans l'œuvre de Rétif de la Bretonne. Cette filiation, c'est le poids immense du père et du nom paternel, évoqués dans La Vie de mon père. C'est aussi la fantaisiste, mais non moins révélatrice généalogie de Monsieur Nicolas, laquelle suture la légende du père et celle du fils. Examinant les jeux intertextuels et la transformation de la geste du Père en geste du Fils dans les pièces maîtresses de l'œuvre de Rétif de la Bretonne, Berkman met en évidence l'ambivalence de l’auteur et le dilemme de l'origine, mais aussi l'évolution de la « légende », puisque « Rétif ne cesse de contourner l'aporie, de lui trouver des solutions, de faire du texte le lieu d'une interminable légende » (p. 103).
2L’auteure étudie ensuite ce qu'elle appelle avec justesse « [l]'impossible nom propre ». La nomination, l'identité et l'individuation dans l'œuvre de Rétif de la Bretonne sont en effet intimement liées à la quête du nom propre : « La vie de mon père consacrait la valeur d'Edme [le père], voué à revaloriser le sol ingrat de Sacy. Monsieur Nicolas doit consacrer la valeur de Rétif, et cette valeur, inscrite en puissance dans le nom des ancêtres, doit s'effectuer dans la reprise de la figure paternelle, dans la conversion du nom propre en nom d'auteur » (p. 112). L'analyse montre à la fois le caractère multiforme du nom rétivien et l'inappropriable nom propre, notamment en faisant un parallèle particulièrement intéressant entre Monsieur Nicolas et l'Autobiographie de mon père de Pierre Pachet (1987). La « dramaturgie filiale » est aussi étudiée du point de vue linguistique et psychanalytique de façon à révéler la complexité des rapports identitaires qui s'élaborent entre Monsieur Nicolas et Rétif de la Bretonne, deux noms propres qui reflètent le problème d'individuation du scripteur.
3La seconde partie du livre s'ouvre sur une longue parenthèse qui présente le mythe personnel que s’est construit Rétif sur la procréation et son fantasme de réengendrement en prenant pour point de départ cet énoncé révélateur de la Morale de la Bretonne dans lequel Rétif s'auto-engendre, ni plus ni moins : « Moi, né de laboureur, berger, sans éducation, sans études, fils de moi-même. » Nous sommes bien, comme l'indique Berkman, « aux antipodes de l'allégeance au lien généalogique sur laquelle s'ouvr[e] Monsieur Nicolas » (p. 192), mais cette proclamation, ce rêve, ce fantasme de l'écriture de soi, est aussi complexe que son inscription dans les réseaux intertextuels de l'œuvre rétivienne. Monsieur Nicolas est en effet mis en relation avec la Physique, roman cosmique et naturaliste de l'origine, qui serait voué « à performer, en quelque sorte, l'auto-engendrement de Rétif en sujet théorique » (p. 219). D’autres aspects du discours autobiographique rétivien sont aussi scrutés : dilemme des origines, hérédité, « réseau sémantique du moulage », génération et régénération des mâles, filiation, etc. Cette analyse des apories de la reproduction éclaire la proclamation auto-engendrante ainsi que la fiction biologique qui accrédite la fable d'origine de ce « prototype rêvé du "fils de soi-même" » (p. 242).
4À cette partie de l’ouvrage fait suite une analyse de la question du « sujet en crise ». Considérant le réseau formé par les six premiers traits de Monsieur Nicolas, Gisèle Berkman propose une fort intéressante lecture du premier trait (la scène du miroir), qui introduit à son tour une brillante analyse du « roman des évanouissements », où se dit et se redit le souhait incessant de « disparaître pour mieux se réengendrer ».
5La troisième et dernière partie de l’essai pose un regard critique sur l'iconographie rétivienne, plus précisément sur les images du Paysan et de la Paysanne pervertis ainsi que sur les images « absentes » que constituent les cent trente-neuf estampes prévues pour Monsieur Nicolas. La démonstration lève le voile sur les principaux enjeux de l'image, notamment le désir de « figurabilité », la « jouissance de soi en image », le rapport de force qui s'opère entre la « stase narcissique » et l'« arrière-scène indicible », l'effet miroir, la répétition et la métaphore. L’iconographie et le désir qui s’y rapporte sont intimement liés dans l’œuvre de Rétif de la Bretonne, mais la fable de soi rétivienne invite aussi à une réflexion sur les rapports entre l’image, la voix et l’écriture. Dans cette perspective, Gisèle Berkman s’intéresse à l’archive sonore (les chansons, complaintes et romances citées par Rétif) et au rôle de l’archive graphique (le latin pour dire l’indicible, le recours au code et au chiffrage comme voile crypté et le fantasme du S long) afin de montrer la complexité de cette écriture de soi et la manière dont s’élaborent les particularités de la voix rétivienne.
6Cette partie questionne aussi le temps, la mémoire et l’oubli, en mettant notamment au jour le travail de répétition mémorielle, la quête utopique du présent perpétuel, la place de l’oubli et de l’inactuel, au sens philosophique et psychanalytique, ainsi que la hantise de l’Immémorial.
7En somme, l’essai de Gisèle Berkman éclaire l’énonciation de la « mémoire de soi » et la constitution d’une « figure de soi » dans l’œuvre rétivienne. Entre déconstruction de l’origine et réflexion psychanalytique, l’auteure donne à lire — ou plutôt à entendre, comme elle le dit elle-même — « le tempo singulier de Monsieur Nicolas, cette singulière oscillation entre battement indéfini de la répétition et ce qui est, à la fin du texte, déconstitution à l’œuvre » (p. 515).
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9Compte rendu par : Andréanne Vallée
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11Référence : Gisèle Berkman, Filiation, origine, fantasme. Les voies de l'individuation dans Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé de Rétif de la Bretonne, Paris, Honoré Champion, coll. « Les dix-huitièmes siècles », 2006, 567 p.