Dans ce livre riche et dense, Mihaela Marin manifeste un souci qui a déjà marqué ses articles sur l’œuvre d’Émile Zola, en démontrant comment la méthode naturaliste du grand romancier, tout en faisant de la réalité humaine multiforme un « document » à examiner sous verre, esquive le danger fatal d’en transformer les facettes mouvantes et ambiguës en formules réductrices. Zola aurait donc été conscient, selon Marin (2003), « des [...] effets réducteurs et répressifs » d’une méthode « grâce à laquelle le réel amorphe est pris en possession, interprété, formulé, mis en écriture ».
1Cette étude pointue du primitif, du mythique et de l’archaïque dans la représentation du monde moderne reprend la question déjà bien explorée de la présence mythique dans l’imaginaire zolien, mais d’une manière qui en souligne la valeur comme présence défamiliarisante, susceptible d’atténuer la dominance de l’effet de réel, de ramener à leur juste valeur signifiante les « faits insignifiants du quotidien », de réactiver le mystère et la multiplicité du monde ordinaire et ainsi de combattre dans l’écriture naturaliste « toutes les tendances de formalisation et de schématisation de la fiction », tendances perceptibles qui, bien sûr, ont souvent attiré l’opprobre de la critique. Pour articuler une vérité littéraire qui s’applique aussi bien au naturalisme qu’à tout autre courant, Marin cite après Todorov une phrase concise de Victor Chklovski : « la fin de l’art est de créer la chose comme vision et non comme reconnaissance » (Todorov, p. 29).
2L’archaïque constitue donc, dans le texte zolien (et surtout dans les romans de la collectivité ouvrière), une force plus importante qu’une simple présence thématique ou que l’inventaire d’allusions plus ou moins obliques. Il s’agit, comme le démontre Marin, d’une véritable « hantise » de l’archaïque, d’un réseau d’intertextualité qui habite la pensée et informe le symbolisme général de l’œuvre. Marin cite d’ailleurs Henri Mitterand, selon qui Zola serait « le plus grec des romanciers français du XIXe siècle »; c’est de la force, justement, d’une mémoire culturelle, historique et intertextuelle profonde et détaillée que relève la polysémie de son écriture.
3Le lecteur en vient à s’interroger, avec Marin, sur « la manière dont le texte construit la perception mythique sans décontextualiser pour autant la substance réaliste de l’œuvre » — Flaubert lui-même a constaté, comme le rappelle Marin, que « les personnages de Zola touch[ent] au mythe sans perdre pour autant leur appartenance à la réalité de tous les jours » (p. 321-322). On en vient ainsi à sentir la grande « flexibilité formelle du genre romanesque » dans lequel les symboles circulent, se transforment et se revalorisent, et les identités se renégocient, sans cesse. Marin discute des descriptions physiques des personnages du monde moderne industriel, dotées d’une portée significative enrichie par des résonances fantastiques et mythiques qui relèvent à leur tour des traditions orales souvent ésotériques des veillées et des contes populaires, lesquelles surgissent aussi dans la description des voix et de la parole ouvrières.
4L’analyse de l’espace urbain est particulièrement révélatrice : Marin attribue au quartier de la Goutte d’Or (L’Assommoir), par exemple, des fonctions archaïques qui mettent en lumière la « structuration mythique » du monde tel que le perçoit l’œil de Zola. Ainsi la métropole moderne apparaît-elle comme une « image mythique de la Cité originaire », un espace dont les habitants jouent des rôles mythiques et où le spectre des rites antiques dote l’activité quotidienne d’une portée symbolique importante. Une telle lecture valorise par exemple les fonctions signifiantes des périphéries et des seuils, ce qui sert à rappeler au lecteur l’ambiguïté des frontières chez Zola, les transitions multiples qu’elles représentent, les aspects mystérieux du réel qui se dérobent à la représentation et le fait, d’ailleurs, que « les significations de la ville moderne et de la narration réaliste ne se construisent pas d’une manière univoque ou tout simplement linéaire. Car dans la cité moderne, les formes rectilignes et les contours rectangulaires du lapidaire architectural ne s’identifient pas nécessairement à l’unidimensionnalité du sens ».
5Bref, cette exploration détaillée des topoï mythiques et archaïques (discussion informée par une compréhension très profonde non seulement de l’univers de Zola, mais également de la mythologie grecque et des sociétés primitives) réaffirme la présence, dans le texte zolien multidimensionnel, du pneuma, le « souffle », comme l’écrit aussi Marin dans son article sur Le Ventre de Paris, « d’une réalité qui reste toujours invisible et inexprimable ». S’appuyant sur un riche fonds d’études zoliennes, cet ouvrage couvre un fertile terrain littéraire et culturel. Et l’élégance du style ne peut qu’augmenter le plaisir de la lecture.
6Compte rendu par : Jeremy Worth
7Référence : Mihaela Marin, Le Livre enterré : Zola et la hantise de l’archaïque, Grenoble, Ellug, 2007, 158 p.
8Ouvrages cités
9Flaubert, Gustave. 1975, « Lettre à Émile Zola, 15 février 1880 », Correspondance, dans Œuvres complètes, Paris, Club de l’Honnête Homme, vol. XVI.
10Marin, Mihaela. 2003, « Géométries de l’invisible : impasse de la théorie naturaliste dans Le Ventre de Paris », Les Cahiers naturalistes 77, p. 59-71.
11Todorov, Tzvetan. 1984, Critique de la critique. Un roman d’apprentissage, Paris, Seuil, coll. « Poétique ».