L'auteur serait-il ressuscité? Grâce à l'émergence des genres littéraires tels que l’autofiction, la fiction historique, l'écriture migrante, transculturelle et transnationale, les critiques littéraires de notre temps paraissent s’appuyer sur le vécu de l'auteur avec plus d'aisance et de fréquence qu'auparavant. Si nous constatons qu’à cause du « caractère historique et social de la signification objective de la vie affective et intellectuelle des individus »1, un auteur ne peut refuser son ancrage historique sur le plan individuel et collectif, l'analyse ponctuelle du texte produit par ce sujet historique nécessite une synthèse des constituants historiques, politiques, culturels ainsi que personnels qui ont eu cours dans le processus génétique du texte. Ainsi l’écrivain (re)prend-il la place principale et son expérience fournit-elle l'arrière-plan fondamental à la lecture et à la compréhension de son œuvre littéraire. Alexandre Dumas disait que l’histoire était un clou auquel il accrochait ses romans. En raison de la nature répétitive de l’histoire, il n’est pas difficile de trouver aujourd’hui des fictions dont l'inspiration directe provient d’événements historiques tout récents et qui captent le déroulement de l’histoire dans son instantanéité. Des romans abordent ainsi le thème des émeutes de 2005 à Paris, des attentats du 11 septembre, etc.
1En ce qui concerne le travail critique, ce genre d’œuvre exige une approche capable de traduire le sentiment de l’histoire vécue et partagée par l’auteur et par le lecteur. Un tel projet n’est cependant pas sans péril. Il est pour le moins ambitieux, car examiner l'œuvre d'un écrivain à la lumière de l'histoire contemporaine exige qu’on fasse la synthèse d’un grand nombre de données essentielles et secondaires dans tous les domaines affectant directement et indirectement les constituants du monde où se place l’écrivain.
2Née en 1903 en Belgique et décédée aux États-Unis en 1987, Yourcenar a traversé les grands tumultes du siècle dernier et parcouru le monde entier. Sa carrière littéraire s’étend sur soixante ans, touchant pratiquement tous les genres littéraires. Extrêmement érudite, Yourcenar a intégré dans son œuvre ses vastes connaissances en art, en philosophie et en histoire.
3Même si l’académicienne a toujours récusé une critique historique de ses textes, c’est bien ce projet que Mireille Blanchet-Douspis cherche à réaliser dans L’influence de l’histoire contemporaine dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar. Pour elle, l’étude de l’histoire et de son influence dans la genèse de l’œuvre est la clé d’une meilleure appréciation de l’œuvre de Yourcenar, compte tenu du fait que cette dernière « a toujours traité l’histoire avec rigueur, comme un matériau qu’il s’agit de connaître avec précision [même si] elle fait appel à l’intuition, à l’empathie pour recréer l’atmosphère d’une époque et donner à ses personnages une consistance réelle » (p. 141). Blanchet-Douspis explique que son travail vise à « déterminer dans quelle mesure Marguerite Yourcenar n’est pas qu’un écrivain du passé » (p. 23) et à montrer « une heureuse synthèse entre tradition et modernité » (p. 24). Cependant, l’auteure reconnaît le défi de « situer l’œuvre de Marguerite Yourcenar par rapport à la modernité et à la postmodernité (p. 316) Pour mener à bien cette tâche ambitieuse, elle propose une méthodologie consistant à « apprécier les œuvres au cas par cas » (p. 316).
4À partir d’un objectif et d’une approche ainsi définis, Blanchet-Douspis entreprend une quête minutieuse qui souligne les éléments contemporains, modernes et postmodernes des textes et des personnages de Yourcenar, en s’appuyant non seulement sur des témoignages individuels et collectifs, des critiques sociopolitiques ainsi que des études philosophiques et scientifiques de la période contemporaine, mais aussi sur de nombreux témoignages de Yourcenar elle-même récupérés dans ses postfaces, ses commentaires, sa correspondance, ses entretiens, ses essais, ses articles, ses textes autobiographiques ainsi que sur des études littéraires consacrées à l’écrivain.
5D’abord, Blanchet-Douspis repère les « échos directs de l’histoire contemporaine » en fouillant les textes romanesques et autobiographiques de Yourcenar à la recherche d’événements historiques des XIXe et XXe siècles qui se profilent dans l’œuvre. La chute de la classe aristocratique, les deux grandes guerres mondiales, la Belle Époque, les changements d’idéologie et de pouvoir politique, l’immigration et d’autres événements majeurs de son temps apparaissent non seulement dans « la tension intérieure du récit »2, mais aussi, de façon explicite, dans les textes autobiographiques de l’écrivain. Blanchet-Douspis choisit Le Coup de grâce et Le Denier du rêve, les deux seuls récits relativement « contemporains » de Yourcenar, qui optait d’habitude pour un cadre temporel bien éloigné du sien3, afin d’y analyser la présence d’un certain air du temps marqué par la période de l’entre-deux-guerres que traverse la jeune Marguerite Yourcenar. La tendance nihiliste, cynique, dépressive et pessimiste qui règne dans ces deux romans est interprétée comme le stigmate diégétique du désarroi de la génération oppressée par le fascisme et ravagée par la violence des guerres.
6Dans un deuxième temps, Blanchet-Douspis trouve, au sein des écrits autobiographiques, d’autres réalités sociales du début du XXe siècle qui auraient affecté profondément la psyché et l’écriture de Marguerite Yourcenar. Son expérience de l’immigration aux États-Unis lui a ouvert les yeux sur des enjeux sociaux qui lui étaient auparavant étrangers. Son nouvel état d’exilée influence la sensibilité de l’écrivain et son intérêt vis-à-vis de questions politiques telles que le racisme, l’écologie, la société matérialiste et l’effondrement des valeurs humanistes. Il est bien connu que Marguerite Yourcenar a toujours maintenu ses distances par rapport à toutes sortes d’engagement politique, à la seule exception du mouvement écologique. Néanmoins, d’après Blanchet-Douspis, l’espace textuel fournit à l’écrivain une plate-forme où elle met en évidence sa conscience politique et ses principes philosophiques concernant la vie, l’homme et l’histoire.
7Il est plus facile d’aborder l’histoire lorsqu’un certain recul permet d’élucider le véritable sens des événements historiques. C’est ainsi que Yourcenar réussit à afficher l’histoire contemporaine et la condition existentielle de l’homme moderne en se servant du cadre historique du IIe ou du XVIe siècle. Blanchet-Douspis avance que le déguisement du passé permet à Yourcenar de mettre en relief le présent : « L’histoire de l’homme d’aujourd’hui fait écho à toute l’histoire humaine; […] l’homme étant unique et universel, l’histoire de l’un est celle de tous. Ainsi dans l’histoire du passé, on découvre aussi une image du présent. » (p. 192) L’analyse cherchera donc à identifier l’essence des personnages yourcenariens et aboutira à constater le caractère intemporel de l’œuvre de Yourcenar.
8Blanchet-Douspis consacre du reste la deuxième partie de son ouvrage à l’analyse des personnages. Chez Yourcenar, le passé et le présent se juxtaposent, car l’histoire se répète. Le macrocosme se condense en microcosme de la même manière que l’individu cristallise en lui la constance et l’immuabilité de l’humanité. Les personnages de Yourcenar présentent le caractère universel de l’être humain, car ils incarnent, en rapport avec la philosophie de l’écrivain, des figures archétypiques et idéales. Blanchet-Douspis remarque que chacun des principaux récits — Mémoires d’Hadrien, L’Œuvre au Noir et L’Homme obscur — propose une figure idéale. Ainsi, l’empereur Hadrien est « l’emblème du bon chef d’État du XXe siècle, voire au-delà » (p. 195). Zénon, perpétuellement tourmenté par son désir de connaissance et son dégoût pour le monde chaotique du XVIe, est un miroir de l’homme moderne (p. 320). En outre, « son probable athéisme, son choix de la mort volontaire font de lui un personnage nietzschéen » (p. 362) et, par ses « sentiments de compassion », « son attitude de “saint laïc” », il correspond aussi à la philosophie de Schopenhauer. En outre, Blanchet-Douspis qualifie le Nathanaël d’Un homme obscur de personnage postmoderne, car il se rapproche d’un « individu inconsistant, fantomatique, errant sans but dans un monde vide de sens, uniquement consacré à la consommation » (p. 321). Enfin, par le truchement du drame d’Anna, personnage incestueux, et de l’homosexualité d’Alexis, Yourcenar met de l’avant « la perspective de la lutte pour le respect des droits des minorités et contre l’aliénation de l’individu par les forces sociales » (p. 269). Ainsi Blanchet-Douspis constate-t-elle que, chez Yourcenar, l’histoire sert à étudier, à souligner et à illustrer la condition existentielle de l’homme, que ce dernier appartienne au passé ou au présent.
9Dans la dernière partie de son ouvrage, Blanchet-Douspis donne des définitions de la modernité, à l’aune desquelles se mesure le caractère historique de l’œuvre yourcenarienne. Elle reprend la thématique du mythe étudié dans la première partie pour la réévaluer sous l’angle de l’universalité. Le mythe « universalisant » (p. 330) offre à l’écrivain un moyen infaillible de cristalliser la constance de la condition humaine malgré l’évolution des circonstances sociales.
10Blanchet-Doupsis estime que la poursuite de la sagesse dans la vie personnelle de l’écrivain constitue en filigrane l’ultime but de sa création littéraire. Elle suggère que cette poursuite de la sagesse éternelle sous-tend et relie tous les textes et tous les personnages de l’écrivain, faisant de Yourcenar un écrivain profondément humaniste qui vise à illustrer la permanence de la nature humaine. Quoique Yourcenar préfère le cadre apparemment classique du passé, son œuvre est donc éminemment actuelle du fait de ses sujets, de ses personnages et de ses prémisses philosophiques. Blanchet-Douspis considère que « Yourcenar réalise et facilite la transition entre la littérature de l’âge classique et celle d’après les déconstructions typiques de la modernité » (p. 437). Elle croit repérer une lueur d’espoir en l’humanisme chez Yourcenar, qui aurait, tout comme les grands écrivains moralistes, averti les hommes d’aujourd’hui — capitalistes, destructeurs de la nature, facteurs de violence — d’une « apocalypse inévitable ». Yourcenar aurait ainsi dressé « un bilan désespéré » (p. 442) de l’état du monde actuel et offert à ses lecteurs, de façon implicite mais éloquente, le moyen de devenir meilleurs, à l’instar de ses principaux personnages.
11La répétition des thèses, même si celles-ci sont chaque fois abordées sous un angle différent, ainsi que la dispersion des définitions et des arguments, rendent parfois difficile la lecture de cet ouvrage, qui se veut par ailleurs exhaustif. Bien que, par son approche thématique, il corresponde au courant traditionnel des études yourcenariennes, sa nouveauté réside dans sa visée, qui est d’actualiser l’œuvre de Yourcenar en mettant l’accent sur son caractère contemporain.
12Compte rendu par : Rosa Jung-Hwa Hong
13Référence : Mireille Blanchet-Douspis, L’Influence de l’histoire contemporaine dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar, Amsterdam-New York, Rodopi, coll. « Faux Titre », 2008, 513 p.