Cet article porte sur la figure de l’écrivain philologue dans La bagarre et certains autres textes plus tardifs de Gérard Bessette. Entendue dans un sens assez particulier, la philologie semble représenter pour les personnages de Bessette une manière de résoudre leur malaise existentiel devant la pauvreté de leur héritage linguistique et une voie d’accès vers une modernité paradoxale. Il s’agit moins de l’étude étymologique de la langue au sens strict, que la recherche à même les dysfonctionnements de l’histoire collective canadienne-française d’une inévitable distance thérapeutique, capable de libérer le présent des symptômes de la colonisation.
This article examines the unexpected figure of the philologist in Gérard Bessette’s La bagarre (The Brawl) and some later texts. In their search for a paradoxical modernity, Bessette’s characters see philology as a means to resolve their existential malaise when confronted with their impoverished linguistic heritage. Philology cannot be reduced to the simple etymological history of the language. The philologist seeks to instigate a therapeutic balance between a dysfunctional French Canadian past and the inevitable desire to break away from the pathological legacy of colonization.
1L’écrivain migrant. Gérard Bessette a été toute sa vie une sorte d’écrivain migrant. Après avoir quitté le Québec en 1946, alors qu’il enseigne dans diverses universités canadiennes et américaines, Bessette semble se préoccuper de plus en plus de notions mouvantes, tels l’exil et le nomadisme, qu’il associe à une subjectivité moderne et en rupture avec le conformisme de ses origines. Les parcours migratoires des Québécois sur tout le territoire de l’Amérique lui paraissent se rattacher à un mode particulier de ruptures identitaires pouvant provoquer des transformations profondes dans la conscience individuelle. De quelle manière celui qui est parti peut-il encore, de plein droit, s’exprimer au nom de sa société d’origine? N’a-t-il pas perdu, le jour du départ, toute crédibilité dans les dossiers qui concernent ses concitoyens? Et pourtant ne devait-il pas de toute urgence imprimer cette déchirure dans une histoire qui piétinait et avait perdu toute fécondité intellectuelle?
2Voilà que la migration prend la forme d’une émigration. Le détachement « insidieux » envers les siens et le « soupçon radical » dont son contemporain Fernand Dumont a lui aussi parlé dans Récit d’une émigration (1997, p. 69) structurent toute l’œuvre romanesque de Bessette, de La bagarre, dont je traiterai en ces pages, jusqu’au Semestre et aux Dires d’Omer Marin. L’aventure canadienne ou américaine évoque dès lors, dans ces oeuvres, d’irréductibles différences linguistiques et culturelles, alors que se dessine dans la démarche migratoire, chez Bessette, une part de responsabilité individuelle que nul discours social ne vient maintenant sanctionner. Qu’en est-il de l’identité et surtout de la fidélité de ceux et celles qui partent pour ne plus revenir? Pour bon nombre de migrants québécois, l’expérience du départ, forcément le résultat d’une décision individuelle, est alors chargée de tensions et de déchirements, car les territoires d’accueil qu’ont pu être à une époque antérieure l’ouest du Canada, l’Ontario et la Nouvelle-Angleterre s’offrent désormais dans leurs dimensions exilaires. Dans certains récits de Bessette, l’écriture du décalage avec soi-même et avec les autres est emblématisée à chaque fois par la surabondance des parenthèses et des tirets comme pour consigner dans le corps de la phrase le déplacement migratoire qui donne lieu à la posture d’écrivain. Cette écriture de La bagarre, de L’incubation ou du Semestre s’offre à nous plus que jamais comme le témoignage des mutations profondes qui, à la fin des années 60, ont façonné les constructions identitaires au Québec et forcément dans l’ensemble du Canada français.
3Au collège Édouard-Montpetit de Longueuil où je terminais mes études en 1969, seules deux œuvres québécoises figuraient au programme des cours de littérature dite française : Le torrent d’Anne Hébert et Le libraire de Gérard Bessette. Pour nous qui avions à peine vingt ans à l’époque, l’univers morne et désabusé de Jodoin dans Le libraire se donnait à lire comme le lieu d’une résistance passive devant les forces de l’oppression dont nous apprenions alors qu’elles habitaient en nous et dans l’intimité de notre culture. Partout les signes de la censure devaient être révélés, car ils avaient été intériorisés. Il est difficile de bien saisir l’histoire de cette interrogation intense — sur l’occultation, la mise à l’écart, le silence — qui continue aujourd’hui de nourrir nos travaux d’essayistes, de critiques et de professeurs. « … il n’y a peut-être pas de censure en dehors d’une perception de la censure », écrit Pierre Hébert, « et cette perception est excitée par le sentiment que chacun porte en soi du territoire de sa liberté » (Hébert, p. 43). Je suis convaincu, à ce titre, que les premiers textes de Gérard Bessette appartiennent pleinement à mon histoire personnelle et intellectuelle et sans doute à celle de toute une génération, que je n’appellerai pas « lyrique » pour l’instant (Ricard), mais plutôt philologique, une génération qui aura cherché dans la matière d’une langue hypostasiée par son statut minoritaire les discontinuités, les espaces de liberté critique, les modes d’affirmation singulière et collective que nous avions absolument besoin de comprendre pour aller de l’avant. La littérature est alors devenue, de manière concertée, l’emblème de cette recherche, car nous savions que si les livres étaient libres de circuler et de s’implanter dans notre conscience, la société québécoise serait plus ouverte et simplement plus moderne. Dans La langue de papier, son très beau livre, Karim Larose a bien montré la profondeur de cette démarche qui, comme une vigie sur la langue dans toute l’étendue de ses significations, préparait, croyions-nous, un renouvellement de l’histoire avec ses figures abandonnées ou revêches qui surgissent, s’entrecroisent et fondent enfin les territoires de notre si singulière Amérique.
4Dès le début, les personnages de La bagarre ou du Libraire n’agissent pas; ils ne font strictement rien, placés qu’ils sont en attente d’une convocation qui ne viendra pas, paralysés par leur malaise devant la langue qu’ils parlent ou plus exactement qu’ils croient devoir parler et qui les éloigne de plus en plus du réel, une sorte de langue exilée en elle-même. Voilà où ça se passe d’abord. Des éléments mortifères semblent encombrer la phrase. Si on les laissait prendre le dessus, on ne pourrait plus se réclamer d’une langue vivante. Il faudrait mettre ces scories entre parenthèses. En 1976, dans un texte saisissant paru dans le magazine Liberté et repris dans La poussière du chemin, Jacques Brault allait lui aussi, après Bessette, souligner la présence d’une déchirure insurmontable au sein de la langue :
Et contre toute logique, une fêlure en moi se creuse et s’élargit. « Je ne commencerai jamais rien », cela veut dire : je ne finirai jamais rien. Autant me l’avouer : j’ai laissé se confondre la langue nationale avec l’idéologie nationale. La littérature nationaliste m’a proprement nationalisé, mis en gage. Et une fois encore, croyant m’enrichir, je me suis appauvri. J’écris, de moi à nous, et de nous à moi, mais dans l’esclavage imposé par un surmoi de commande, car ça ne parle pas dans mon écriture, ça est refoulé comme un bonheur honteux, comme une langue apatride. (Brault, 1989, p. 43)
5Chez le romancier de La bagarre, le caractère « apatride » de la langue, s’il est vécu par le sujet comme une menace à son intégrité, reste aussi pour lui la source d’une difficile accession à la liberté.
6Les ruptures psychologiques et « syntaxiques » qui affleurent à la conscience des personnages des premiers romans de Bessette donnent ainsi lieu à des stratégies narratives alimentant tout l’appareil dialogique mis en place par le romancier. Autant l’extériorité de l’écrivain fait problème, autant celle du personnage devient l’enjeu d’un renouvellement de la matière linguistique. Là, dans « l’amnésie sélective » et l’articulation « évasive, filandreuse » de la langue, cette extériorité problématique se fait néanmoins jour et, par un jeu d’intermittences et de parenthèses, elle construit sa naissance à sa légitimité. Faut-il que l’écrivain soit toujours désolidarisé, coupé de ce qui se/le rattache à la figure paternelle? « Ce fait maintenant me crève les yeux je me cherchais un père . . . », écrira Bessette dans Les dires d’Omer Marin (p. 74). C’est dans la langue transposée et irréelle des personnages de La bagarre, arpentant les rues de la ville comme des chevaliers errants en mal de préciosité, et dans les visées fantomatiques qui les animent, que se résume le malaise diglossique que Bessette – comme Dumont, Miron et Belleau, du reste (Melançon) – attribue à un milieu culturel canadien-français, dépossédé de son droit de parole et incapable, selon lui, d’une pleine réconciliation avec lui-même et avec les autres. Miron s’indignera : « la communication de l’homme québécois lui échappe aux trois quarts, elle n’a pas de prise réelle, elle est refoulée continuellement vers le dedans » (Miron, 2004, p. 81). Cette interrogation sur la langue, en tant que lieu fantasmé de l’histoire collective, constitue le point de départ de La bagarre, un récit traversé par les notions d’exil et d’itinérance.
7Au chapitre VIII de La bagarre, Augustin Sillery, Jules Lebeuf et l’Américain Ken Weston sont installés à une table du Tigre d’argent, l’un des bars montréalais où ils se rencontrent souvent pour discuter. Sillery est déçu de ne pas y voir le « jeune Langevin » dont il avait admiré la verve et la « figure poupine » quelques jours plus tôt dans un autre établissement. Cette fois, la discussion entre les trois compères porte sur la « mauvaise conscience linguistique » des Canadiens français, partagés entre un français peu valorisé, mais incarné dans la vie et le travail, et une langue normative, sans aucune attache avec la réalité de l’expérience. Le romancier attribue alors au personnage d’Augustin Sillery une idée qui traversera formellement l’ensemble de ses premières oeuvres romanesques. En effet, pour répondre au malaise linguistique dont souffre de toute évidence le Canada français, seul un travail philologique pourra permettre de relativiser la fracture diglossique dans une langue française marquée par la colonisation. La matière de l’écrivain sera cette langue même, confuse, « marécageuse », dans laquelle il ne cessera d’apercevoir un déchirement fondamental. Ne lui faudrait-il pas, du reste, coïncider avec son milieu linguistique et en même temps — est-ce possible? — s’en détacher pour mieux l’observer?
8Dans La bagarre, ce chapitre, dominé par la discussion sur la philologie, survient un peu par surprise. Jusque-là, les personnages de ce roman avaient été voués à une itinérance, proche de l’ennui. Leur hymne semblait être « Un Canadien errant », le célèbre poème d’Antoine Gérin-Lajoie dont Augustin Sillery, dans un élan d’ébriété ou de patriotisme, se propose de faire l’exégèse devant les touristes américains attablés au bar. Chez ces personnages, il n’y a aucun plaisir visible à déambuler dans les rues de la ville : nous sommes bien loin des extases péripatéticiennes qui sont souvent associées à l’errance urbaine dans les textualités plus modernes. Bien qu’ils soient étudiants à l’université, Sillery et Lebeuf semblent trop vieux pour leur âge. Ils ont déjà trop vécu. Leur ennui et leur manque d’ambition économique sont palpables. Leur vie s’écoule dans l’intimité factice des bars qui jalonnent leurs parcours quotidiens.
9Sur ce fond d’absolue indifférence, le récit de Bessette découpe pourtant de profondes tensions identitaires. Au Tigre d’argent, un établissement « aux couleurs criardes » où « se tordaient des arbres tropicaux peuplés d’animaux sauvages » (B, p. 51), Sillery est traversé par le désir obscur de revoir un jeune homme dont il semble amoureux et à qui il a donné un vague rendez-vous. Langevin ne se présentera pas et cette « histoire de pédérastie », selon les termes de Lebeuf, glissera encore une fois vers autre chose, vers un débat sur la langue qui occupera graduellement le plus gros de la conversation, recouvrant ainsi certaines pulsions interdites liées au désir homosexuel. Ainsi, dans le récit de La bagarre, l’itinérance désabusée des personnages finira par s’opposer à des enjeux identitaires déterminants que déguisera à peine le ton badin des propos de taverne. Sillery en avertira Langevin au moment de leur première discussion au bar La Bougrine : « Ne considérons pas ces libations, si dives soient-elles, comme une fin en soi. Elles ne constituent qu’un des moyens dont nous disposons pour libérer notre moi » (B, p. 11). Le débat sur la langue se découpera sur une forte conscience de l’interdit. Bessette fera de ses personnages principaux des observateurs aussi tourmentés que désengagés, façonnés par les décalages et les ruptures qui les placent depuis toujours en porte-à-faux par rapport à leur monde et à leur société.
10Deux itinérances symboliques travaillent la question de la langue dans ce récit. Parlons d’abord du parcours de l’Américain Ken Weston, venu s’installer à Montréal afin de rédiger une thèse sur les Canadiens français. Étranger sympathique et éclairé, l’étudiant de St. Louis n’arrive pas à traduire le réel qu’il observe depuis son arrivée au Québec et le discours théorique dans lequel doit puiser sa recherche universitaire. Ses constats sur la société canadienne-française s’abolissent dans une litanie de stéréotypes et de préjugés : « les Canadiens français étaient en général plus petits que les Américains; ils avaient les cheveux plus noirs; un certain nombre portait moustache… Il y avait beaucoup d’églises à Montréal, catholiques pour la plupart. Les tramways étaient lents. Les gens s’y entassaient farouchement, avec de fréquentes engueulades; ils semblaient manquer d’esprit civique » (p. 37). Conscient de son appartenance au groupe anglophone, chose qui l’avait laissé indifférent dans son pays d’origine, Weston se demande s’il pourra surmonter le clivage linguistique et s’il lui sera possible de faire partie de la société canadienne-française; du même souffle, ne doit-il pas se tenir à l’écart pour mieux observer son objet d’étude et rédiger une thèse qui soit le moindrement conforme à la réalité?
11Figure d’une certaine altérité anglophone que Bessette brouille en la confiant à un ressortissant américain, le personnage de Weston ne nous intéresserait pas si ce n’était de l’insistante problématique de la rupture linguistique qu’il soulève à chaque détour du récit. C’est là son rôle premier. En effet, le décalage dont dit souffrir l’étudiant américain au Québec, de par la différence de langue et de culture, ne peut pas s’appliquer aux personnages canadiens-français qui ressentent pourtant, eux aussi, un curieux malaise linguistique et identitaire. En dépit de leurs longues soirées dans les bars et de leurs contacts avec la langue populaire (celle des serveurs, des clients, des collègues de travail), Syllery et Lebeuf ne parviennent plus à parler « comme tout le monde ». Ils ont alors l’impression de s’éloigner irrémédiablement de leur milieu d’origine, sans pour autant perdre l’attachement fraternel qu’ils ressentent envers lui. Comment se produit cette émigration que vivent les deux personnages de La bagarre dans leur langue même, comme si en voulant se l’approprier, ils s’en étaient tragiquement éloignés?
12Voilà qu’une seconde itinérance s’impose chez ces deux étudiants attardés (Lebeuf a vingt-neuf ans!) qui, contrairement à Weston, ont choisi de rester dans le confort ou la médiocrité de leur lieu d’origine. Par leur éducation universitaire, Augustin Sillery et Jules Lebeuf font figure de dandys et paraissent le plus souvent coupés du monde ouvrier auquel ils appartiennent et dont ils laissent parfois filtrer des indices. Dans les bars qu’ils fréquentent et auprès des cols bleus avec qui Lebeuf travaille pour payer ses études, les deux hommes semblent souvent plus étrangers que l’Américain, chez qui la distance culturelle est tout de même compréhensible. Dans les premiers chapitres de La bagarre, Bessette oppose avec insistance deux espaces sociolinguistiques concurrents dans un chassé-croisé où aucun des registres ne parvient à dominer avec crédibilité l’espace narratif. Lebeuf et Sillery parlent décidément trop bien au point de paraître parfaitement ridicules. À l’inverse, la transcription du français oral, parlé par les clients des bars et les ouvriers, tend à rendre compte d’une étrangeté d’accent, de syntaxe et de lexique qui viendrait en quelque sorte de l’intérieur de la langue, de son histoire dominée. Et c’est devant le malaise suscité par ces différences que s’impose, de façon apparemment incongrue, la référence philologique.
13Dans La bagarre, Lebeuf et Sillery ne s’entendent d’abord pas sur ce que Sillery appelle la philologie. « La philologie », explique Jules Lebeuf, « j’ai rien contre ça (…). Pour quelqu’un qui veut se spécialiser là-dedans, O.K. Mais nous autres, Canadiens, c’est pas ça qu’il nous faut, pas une miette. Ce qu’il nous faut, c’est du français moderne à doses massives, pour compenser ce qu’on entend à la journée longue » (p. 53). Sillery s’empresse de ramener le débat non pas sur le bien-fondé d’une modernisation du français parlé au Québec, mais plutôt sur un plan axiologique, car la philologie, selon lui, c’est d’abord l’amour de la langue : « Pour revenir à notre petit problème académique », répond-il à Lebeuf, « je me bornerai donc à rappeler que, au point de vue linguistique, nous avons mauvaise conscience, ici, au Canada français » (p. 53). Plus tard, au cours de cette même conversation assez inusitée, Sillery précise le sens qu’il souhaite accorder à cet exercice de philologie appliquée aux peuples dominés : celle-ci « nous est d’un précieux secours. En nous démontrant la relativité de toutes les langues et leur constante évolution, elle nous fait sentir moins singuliers, moins outcasts… » (p. 54). Ce passage, qui est au cœur de mon propos, porte donc sur la valeur socio-culturelle de la langue, telle qu’elle se construit historiquement. Celui qui est tenu à l’écart, souffrant d’exil à l’intérieur de sa propre langue, cherchera à s’y réinscrire en s’appropriant ses défaillances, sachant qu’elles sont le produit d’une histoire particulière. Paradoxalement, nul ne pourrait se permettre de coïncider parfaitement avec son « milieu linguistique », selon l’expression d’Augustin Sillery. En effet, ne faut-il pas travailler – peut-être à la manière de l’Américain Weston – à créer de la différence, sans quoi tout paraîtra « désorganisé, inconscient, sans cohésion »?
14Dans le roman de Bessette, les personnages se veulent des hommes ancrés dans leur époque. Or, justement, du cours classique où il a certainement entendu parler du grand projet d’Histoire de la langue française conçu par le célèbre linguiste Ferdinand Brunot1, Bessette retient le principe de la modernité du propos philologique, car l’historien de la langue est d’abord et avant tout un être engagé intellectuellement dans la complexité existentielle du présent. Auteur d’une oeuvre considérable et l’un des grands intellectuels du début du XXe siècle, Brunot est dès lors connu pour sa défense passionnée de l’éducation et il attribue à la philologie une rigueur propre à la modernité (Charle). Ces traits, que reprendront les étudiants mis en scène dans La bagarre, acquièrent une importance stratégique à laquelle Bessette conférera éventuellement une dimension psychologique et même psychanalytique.
15En effet, plus importante encore aura été, pour le romancier, l’influence du livre capital de Georges et Robert Le Bidois, Syntaxe du français moderne, ses fondements historiques et psychologiques, paru en 1938. Cet ouvrage largement utilisé dans les collèges classiques au Québec – il apparaît dans la bibliographie du cours de philologie suivi par Bessette à l’époque – présente la langue comme la résultante de transformations historiques, affectant le développement de la « psyché » collective. Les auteurs en concluent qu’il n’y a aucun hiatus entre les systèmes descriptifs de la langue, produits du travail philologique, et les rapports historiques que les peuples entretiennent avec cette langue comme lieu d’une mémoire à préserver. Il est difficile de comprendre la référence somme toute assez étrange à la philologie dans La bagarre sans tenir compte du contexte élargi des réflexions sur la langue au Québec dans les années 40 et 50. C’est par le référent philologique que passe la centralité d’une langue française désormais intimement liée à l’histoire nationale.
16Bessette accorde donc à la référence philologique une signification particulière. Loin de se limiter à l’étude étymologique des langues anciennes, considérées sous une perspective immuable, le travail du philologue semble plutôt comporter une dimension politique, dans la mesure où il serait celui qui aurait pour tâche de retracer dans la langue, atrophiée par l’histoire, la part qui reviendrait à la mémoire vivante des individus et des collectivités. L’enquête philologique serait surtout féconde dans le contexte des sociétés issues de la colonisation, car elle permettrait de libérer au-delà des codes linguistiques abâtardis les forces vitales appartenant à une origine refoulée par un ensemble de systèmes oppressifs.
17Dès la fin des années 60, Bessette attribue ainsi à son personnage « philologue » tous les déchirements qui à ses yeux condamnent l’écrivain canadien-français à être en exil par rapport à sa propre origine, dans une langue frappée d’inconscience et de confusion. Le romancier interprète l’histoire collective des Canadiens français comme une oppression – ou plutôt un état de confusion – ressentie dans l’usage quotidien de la langue. Pour s’en sortir, il n’y a que la marginalisation volontaire, avec sa part de théâtralité et de ridicule. Partout dans l’œuvre romanesque de Bessette, les personnages font état de la carence fondamentale de leur argumentation en cette langue qu’ils jugeront le plus souvent « poisseuse », « marécageuse », « confuse ». Cette « apathique engeance », selon les mots d’Omer Marin (Bessette, 1985, p. 74), leur paraîtra obscurément liée à la figure du père à laquelle ils reviennent toujours quémander une légitimité. À chaque fois, comme Lebeuf, l’écrivain manqué, ils ont l’impression de ne pouvoir émerger du défaut de clarté qui, à leurs yeux, mine le code linguistique dont ils ont hérité. Il leur aurait fallu maintenir une distance et tracer dans cette langue défaillante une extériorité fraternelle, une extériorité tout de même, mais qui aurait été comme une filiation. Peut-être est-ce cette approximation de l’altérité en soi, qui se manifeste dans les discontinuités de la langue, que Bessette cherchera plus tard à comprendre à l’aide du récit psychanalytique.
18Ces réflexions influeront sur toute l’œuvre et détermineront ses enjeux formels : sa ponctuation hésitante, ses parenthèses, son autodérision, ses mots hybrides. On ne s’étonnera plus que le romancier ait été avant tout psychanalyste de lui-même et de sa propre société, un peu à la manière de Camille Laurin, chez qui la langue était le premier objet pathologique. Dans les dernières années de sa vie, Laurin se rappellera les débats entourant la mise en oeuvre de la Loi 101 au Québec, car il s’agissait alors de refaire la légitimité historique du sujet québécois, privé de ses assises philologiques: « Je ne voulais pas une loi ordinaire mais une loi qui s’inscrive dans l’Histoire, qui en reprenne le fil pour réparer toutes les blessures, toutes les pertes subies. . . » (Cité par Picard, 2003, p. 249). En rédigeant les curieux dialogues introspectifs de La bagarre, Gérard Bessette avait déjà pressenti la nécessité thérapeutique du travail sur la langue, car nulle légitimité collective n’était pensable en dehors de cette matière instable et dense où se résumait, pour toute une génération d’intellectuels québécois, non seulement l’histoire entière, mais aussi et surtout ses modes d’énonciation. Par son intervention, l’écrivain philologue était à même de retracer la part mémorielle du tissu linguistique et de la faire ressortir au grand jour.
19Dans Mes romans et moi, publié en 1979, plus de vingt ans après La bagarre, au moment où la question linguistique occupait l’avant-plan de l’actualité au Québec, Bessette allait d’ailleurs surprendre ses lecteurs en les invitant à interpréter son œuvre romanesque à l’aune du discours freudien et, en particulier, des tensions œdipiennes autour desquelles Freud avait voulu construire la filiation culturelle. Dans Les pédagogues (1961), œuvre où ces questions entravent pratiquement le récit, et dans L’incubation (1965), Bessette attribuera graduellement au roman une fonction transformatrice sur le plan linguistique. Plus que jamais, la psychanalyse ne sera rien sans cet amour de la langue qui s’exprimera par le travail formel de l’écrivain et dont le traitement passera par une filière philologique déjà bien identifiée à la fin des années 50.
20Dans « Parcours et non-parcours », conférence qu’il prononçait à l’Université de Montréal en 1990, Gaston Miron évoquait sa venue à l’écriture comme une révélation touchant l’intégrité du sujet dans sa langue : «. . . cette prise de conscience d’abord d’être né dans une société en voie d’acculturation, touchant même le fond de cette acculturation, de m’apercevoir que je parlais comme la situation, une langue floue, inexacte, approximative, erratique, bref une langue aliénée et dominée par une autre langue. Longtemps, je suis resté frappé de douleur et sous le coup d’un effondrement face à l’écriture » (Miron, 2004, p. 171). Il semble que l’œuvre de Gérard Bessette témoigne, malgré les différences de style et de genre, d’une semblable stupeur. Cependant, contrairement à Miron chez qui l’écriture restera entravée par son histoire de dépossession coloniale et pour toujours interdite en quelque sorte, le romancier de La bagarre s’attachera à explorer formellement l’inexactitude fondamentale de la langue dominée : son errance lexicale, sa syntaxe approximative, l’artificialité de ses structures et ses ruptures diglossiques. Moins lyrique que Miron à qui il laissera aussi le combat politique et certainement plus près de Jacques Brault, le médiéviste et l’historien de la langue, Bessette préférera la figure « macaronique » du philologue, patient exégète des traces laissées par l’histoire et migrant fébrile, souvent sarcastique, à l’orée de sa société.
21Pour en savoir plus sur l’auteur, François Paré, Université de Waterloo.
Bessette, Gérard (1969), La bagarre, Montréal, CLF-Poche.
— (1985), Les dires d’Omer Marin, Montréal, Québec Amérique.
Brault, Jacques (1989), « Sur le bout de la langue », La poussière du chemin, Montréal, L’Hexagone, p. 40-45.
Charle, Christophe. « Ferdinand Brunot et la défense des modernes », disponible sur Internet.
Dumont, Fernand (1997), Récit d’une émigration, Montréal, Boréal.
Hébert, Pierre (avec la collaboration d’Élise Salaün) (2004), Censure et littérature au Québec. Des vieux couvents au plaisir de vivre – 1920-1959, Montréal, Fides.
Larose, Karim (2004), La langue de papier. Spéculations linguistiques au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
Melançon, Benoît (1991), « Le statut de la langue populaire dans l’œuvre d’André Belleau ou La reine et la guidoune », Études françaises, vol. 27, no 1, printemps, p. 121-132, disponible sur Internet à l’adresse www.mapageweb.umontreal.ca/Melancon/publications.html.
Miron, Gaston (2004), Un long chemin. Proses 1953-1996, édition préparée par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, Montréal, L’Hexagone.
Picard, Jean-Claude (2003), Camille Laurin, l’homme debout, Montréal, Boréal.
Ricard, François (1992), La génération lyrique. Essai sur la vie et l’oeuvre des premiers-nés du baby-boom, Montréal, Boréal.