Les neuf études de ce collectif, tout comme celles dont il est question dans l’article sur la réception récente du Libraire, témoignent de l’intérêt que revêt toujours l’œuvre de Gérard Bessette en ce début du vingt-et-unième siècle, lequel s’annonce comme une époque d’incertitude, de crise et de réajustements majeurs, et où l’on aura rarement été aussi conscient du caractère monstrueux dont peut faire preuve l’être humain ainsi que de la nécessité vitale d’un certain humanisme, de l’ouverture vers l’autre et de la tolérance.
1Les participants au présent collectif abordent l’œuvre de Bessette de points de vue fort variés et souvent d’une grande actualité. Il y est question de la langue (un sujet toujours vital en littérature québécoise), de l’intertextualité, des éditions critiques à venir, de métaphores particulièrement saisissantes qui entraînent soit vers la psychanalyse soit vers la topo-analyse et la question de la femme et de la sexualité, sans oublier la portée symbolique de la mort du père par rapport au rôle de la religion et de l’histoire dans le contexte québécois. Puis, par le biais de la biographie, réelle et fictive, sera abordé le sujet, fort complexe mais combien pertinent, de l’identité personnelle et institutionnelle de l’auteur. Le tout est complété par un inventaire des livres qui se trouvaient dans la bibliothèque personnelle de Bessette.
2Dans sa lecture de La Bagarre, François Paré va au cœur d’un élément essentiel de l’œuvre bessettienne en explorant son rapport difficile avec la langue. Paré voit dans cette œuvre la présence de « profondes tensions identitaires » et le témoignage d’une déchirure, d’un « malaise diglossique » qu’aura connu toute une génération :
En rédigeant les curieux dialogues introspectifs de La bagarre, Gérard Bessette avait déjà pressenti la nécessité thérapeutique du travail sur la langue, car nulle légitimité collective n’était pensable en dehors de cette matière instable et dense où se résumait, pour toute une génération d’intellectuels québécois, non seulement l’histoire entière, mais aussi et surtout ses modes d’énonciation. Par son intervention, l’écrivain philologue était à même de retracer la part mémorielle du tissu linguistique et de la faire ressortir au grand jour.
3Pour Bessette, donc, la philologie revêt une signification politique et l’enquête philologique, dans un contexte de colonisation, « permettrait de libérer au-delà des codes linguistiques abâtardis les forces vitales appartenant à une origine refoulée par un ensemble de systèmes oppressifs. » Ce rapport difficile à la langue propre aux écrivains québécois de sa génération se complique encore chez Bessette de son expérience d’« écrivain migrant » ou émigrant : « De quelle manière celui qui est parti peut-il encore, de plein droit, s’exprimer au nom de sa société d’origine? Et pourtant ne devait-il pas de toute urgence imprimer cette déchirure dans une histoire qui piétinait et avait perdu toute fécondité intellectuelle? » Bref, une réflexion très riche qui déborde à mon avis le cas Bessette et le cadre québécois ou franco-canadien, car la matière première de tout écrivain n’est-elle pas la langue?
4L’étude suivante s’interroge sur la réception récente du Libraire, en passant en revue les analyses publiées par Bertrand Gervais (1993), Martine-Emmanuelle Lapointe (2008), Lucie Hotte (2001), Jean-Louis L’Écuyer [Louis Lasnier] (2008), Sudarsan Rangajaran (2008) et Steven Urquhart (2008), ainsi que la part qui est allouée à cet ouvrage (et à son auteur) dans Histoire de la littérature québécoise de Michel Biron et al. (2008) et dans l’Anthologie de la littérature québécoise de Claude Vaillancourt (2008).
5L’article de Guy Monette, quant à lui, porte sur un des premiers romans de Bessette, un inédit intitulé Un homme fini et qui, tout en ressemblant beaucoup au Libraire (dont Monette a l’intention de faire une édition critique), comporte des différences significatives et parfois étonnantes par rapport au roman le plus connu de l’auteur. Il signale d’ailleurs que les manuscrits de Bessette (dont celui — « monstrueux » — des Anthropoïdes) se trouvent maintenant à la BAnQ, constituant de ce fait une mine d’or pour les chercheurs et les étudiants de 2e/3e cycle.
6Se penchant sur Le Libraire, Jean-Jacques Hamm se pose la question des rapports intertextuels qui pourraient exister entre ce roman et certains prédécesseurs tout comme entre Hervé Jodoin et d’autres protagonistes auxquels il est parfois comparé : Kafka, Roquentin, Meursault, le brave soldat Chvéik, par exemple. Dans l’étude détaillée qui suit, et qui s’avère particulièrement fascinante lorsqu’elle se penche sur le fonctionnement du discours de Jodoin au plan de la langue et du style, Hamm montre comment, par un travail de différentiation et de déviance, Bessette arrive à se servir de certains éléments intertextuels tout en les renouvelant afin d’aboutir à la création d’une forme qui lui est propre.
7Stéphane Inkel amène le lecteur sur un terrain totalement différent en faisant la comparaison entre Le Cycle (1971) de Gérard Bessette et Parents et amis sont invités à y assister (2006) de Hervé Bouchard. Œuvres d’auteurs québécois de générations différentes et toutes deux centrées sur la mort du père, elles offrent un aperçu révélateur quant au rapport du Québec avec la religion et l’Histoire. Dans une réflexion stimulante et nouvelle qui fait appel entre autres à Joyce, Benjamin et Nietzsche, et où l’on propose de voir dans les différents discours du Cycle « l’espace d’un Dieu en plein processus d’évanouissement dans le Québec de la Révolution tranquille », il est question, entre autres, du fils, c’est-à-dire du messie, qu’on attend mais qui ne viendra jamais, tout comme de la difficulté (pourtant nécessaire) d’assumer l’entièreté de l’Histoire pour aller de l’avant.
8Les Anthropoïdes, une des œuvres les plus importantes de Bessette de l’aveu de plusieurs, fait l’objet, dans le présent collectif, de deux articles différents. Steven Urquhart, dans un texte qui donne un avant-goût de son futur livre sur L’Esthétique du monstrueux dans l’œuvre romanesque de Gérard Bessette, montre comment cette esthétique, complexe mais apparemment fondamentale dans l’œuvre de cet auteur, est particulièrement pertinente dans le cas des Anthropoïdes. Dans la parolade du narrateur Guito, elle sous-tend toutes les descriptions de la Mère-Nature, comme de l’organisation sociale, les différences de génération et le concept même d’évolution. Mais c’est dans l’accent qu’il met sur l’importance de la parole, de la « parolade », et du rôle que celle-ci peut jouer au sein de la société que ce roman s’avère surtout remarquable. Pour en revenir à la question de l’Histoire, par exemple, Urquhart montre que « Guito rompt avec l’idée qu’il existe une seule Histoire et fait comprendre qu’il s’agit d’une création peu uniforme, composée d’autres histoires hétérodoxes ».
9Adoptant une approche différente mais complémentaire, Christian Vandendorpe se penche lui aussi sur Les Anthropoïdes, un roman qui, dit-il, « résiste au passage du temps et se lit sans doute aussi bien aujourd’hui que lors de sa publication ». Après avoir évoqué la genèse du roman, l’article propose, à partir de trois cartes retrouvées dans les papiers de l’auteur (et reproduites en annexe), une interprétation allégorique assez étonnante, mais fascinante, des descriptions de l’espace dans Les Anthropoïdes. Cette lecture est suivie d’une présentation de l’interprétation de ce roman dans la psychobiographie de Gérard Bessette récemment publiée par Jean-Louis L’Écuyer (alias de Louis Lasnier), que Vandendorpe soupçonne d’être à l’origine des cartes en question. Vandendorpe insiste néanmoins à plusieurs reprises sur le fait que ce roman de Bessette, loin de se résumer à un simple jeu allégorique, « conserve sa force d’évocation et continue à fasciner par l’originalité de sa conception et la puissance de son écriture, qui font de sa lecture une expérience jubilatoire ». Ainsi, c’est bien au niveau de l’expression et de la langue, que se situe la véritable force de cette œuvre.
10En effet, la grande originalité des œuvres de Gérard Bessette, et qui devient de plus en plus manifeste au fur et à mesure que son œuvre progresse, ne tient-elle pas surtout à son style (comme on dit), à sa virtuosité linguistique? Alain Piette s’est penché sur cette question dans son volume sur les figures de style dans L’Incubation (publié en 1983 et réédité en 1999), et plusieurs se sont intéressés à l’utilisation de la satire dans Le Libraire, mais c’est un aspect de l’œuvre qui est souvent passé sous silence. L’on sait pourtant à quel point cette question était importante pour l’auteur, lui qui a consacré sa thèse de maîtrise et sa thèse de doctorat — au point quasiment de s’en écœurer, confiait-il — à l’étude des figures de style dans ce qu’on appelait à l’époque la poésie canadienne-française.
11Annette Hayward, quant à elle, se tourne du côté du Semestre pour en faire une lecture qui s’avère, un peu malgré elle, psychanalysante. En plus de conclure que la métaphore obsédante qui parcourt tout ce récit est celle du fœtus/tétard, et d’en discuter les implications, elle souligne combien ce roman remet en question un certain nombre de concepts clefs, telle la distinction entre auteur et narrateur.
12Réjean Robidoux, un des grands spécialistes de l’œuvre bessettienne, termine ce collectif en se demandant si Gérard Bessette ne devrait pas, en fin de compte, être considéré comme un écrivain franco-ontarien. Examinant la biographie de l’auteur ainsi que ses deux romans les plus autobiographiques, L’Incubation et Le Semestre, Robidoux souligne l’importance de la question identitaire dans l’œuvre, ainsi que la difficulté impliquée par le fait de se sentir Québécois alors qu’on vit en dehors du Québec depuis longtemps. En cela, cet article rejoint certaines réflexions de François Paré énoncées au tout début du présent dossier. Le fait d’envisager Bessette comme un homo ontarionensis, selon les propres termes de l’écrivain, soulève ainsi une question institutionnelle fort pertinente. On notera d’ailleurs que la plupart des auteurs qui participent à ce collectif vivent en Ontario.
13Enfin, un inventaire des quelque deux mille volumes de la bibliothèque de Gérard Bessette permettra aux chercheurs de se faire une idée des livres qu’il a cru important d’acheter et de garder chez lui. Cette bibliographie a été établie par Steven Urquhart peu après la mort de Gérard Bessette. Il s’agit là d’un inventaire aussi exhaustif que possible des livres qui appartenaient à l’auteur et qui se trouvaient dans sa maison. Comme il n’a pas été possible de donner ces volumes en bloc à une bibliothèque, ainsi que l’aurait souhaité Bessette, ce document donne des renseignements précieux sur les livres qu’il avait dans son bureau, situé — comme il se doit — dans le sous-sol de sa maison.
14Pour en savoir plus sur Annette Hayward.