@nalyse - Revue de critique et de théorie littéraire

XIXe siècle

Yves Thomas

Flaubertiana

Image1C’est pour le plus grand bénéfice des flaubertiens, des études de la genèse de l’œuvre de Gustave Flaubert et, plus généralement, des amateurs qu’Éric Le Calvez nous offre, dans ce livre, un ensemble documentaire considérable qui nous permet de mieux comprendre et apprécier les préparatifs et les conditions de production de l’œuvre de l’ermite de Croisset.

1La mort de Flaubert, le 8 mai 1880, lance Maxime Du Camp dans son projet d’écrire ses souvenirs littéraires1. La place qu’y occupe Flaubert est centrale. Mais la somme de documents réunis par Le Calvez s’apparente moins à une remémoration de souvenirs qu’à un inventaire comme celui de Maître Bidault au moment de la levée des scellés de la maison de Croisset le 20 mai 18802. Le document de treize pages qui visait à répertorier le contenu de la maison — articles de cuisine, mobilier, vêtements, livres et manuscrits — a fait place ici à un état détaillé de quelque cent quatre-vingt-douze pages. Ainsi, Gustave Flaubert. Un monde de livres réunit des photographies d’époque, des extraits de manuscrits, des pages titres, des gravures, des illustrations, des portraits d’amis proches, des listes de livres lus par Flaubert, des extraits de correspondance, des reproductions de tableaux, des caricatures, des actes juridiques et des extraits de presse et de feuilletons.  

2Un livre dont l’iconographie est aussi abondante pourrait se lire au hasard : le lecteur pourrait ainsi repérer des images qui correspondent le mieux à ses intérêts et à sa curiosité. Mais ce véritable album nous permet de suivre la trace de l’auteur de Madame Bovary dès ses années de jeunesse à Rouen. Il s’organise autour d’un découpage temporel lié étroitement à la chronologie de l’œuvre. L’ensemble se répartit en neuf chapitres. Le décor se plante d’abord à Rouen autour de l’Hôtel-Dieu entre 1821 et 1844 : ce sont les années d’apprentissage. Ensuite, entre 1844 et 1851, après la première crise nerveuse, c’est la période de l’achat de la propriété de Croisset, de la rédaction de la première Tentation de Saint-Antoine et des voyages en Bretagne et puis au Moyen-Orient, au Caire, à Alexandrie, à Jérusalem ainsi qu’à Beyrouth. Les autres sections du livre correspondent à la chronologie des œuvres majeures : Madame Bovary (1851-1857), Salammbô (1857-1863), L’Éducation sentimentale (1863-1869), la Tentation de Saint Antoine (1870-1874), les Trois Contes (1875-1877) et les dernières années occupées à la rédaction de Bouvard et Pécuchet (1877-1880). Un petit hiatus entre 1875 et 1876 évoque la remise en chantier du projet de Bouvard et Pécuchet. On voit donc ainsi peu à peu prendre forme ce « monde de livres ».

3Dans ses souvenirs, Maxime Du Camp insiste, et à juste titre, sur le mode de travail perfectionniste de Flaubert. Selon l’analyse fine que propose Le Calvez, c’est en tant qu’historien de la vie publique et de la vie privée que Flaubert se soumet à l’impératif de refaire, de reconstituer des ambiances sociales et intimes qui deviennent le ressort de sa solitude à Croisset. Cette retraite s’accompagne — et ce livre le montre bien — d’un mouvement inverse qui tout à la fois le compense et l’accentue.  Rien, en effet, ne semble échapper à son regard d’historien, voire d’archéologue. C’est que l’écriture romanesque de Flaubert dépasse la simple perfection formelle. Il suffit de lire la scène du bal de la Vaubyessard, de se pencher sur le festin d’Hamilcar Barca, de s’attarder à la description minutieuse des tentations offertes par la Reine de Saba et de parcourir, ne serait-ce que nonchalamment, les travaux de mise en œuvre du jardin des deux copistes pour comprendre comment Flaubert élabore des processions dont l’ordonnance précise et fluide est le symptôme paradoxal d’un système rigoureux et excessif. On peut réfléchir d’ailleurs sur la possibilité de reconnaître en Le Calvez l’amateur ou le collectionneur qui vient assurer que l’encyclopédiste en Flaubert est révélé.

4Alors se retrouve, mais au versant clair d’une solide documentation, ce qui était le stade initial du travail flaubertien, cette boulimie, cette voracité de lectures. La vérité difficile à mesurer de la relation immédiate de l’ouvrier des lettres à sa bibliothèque devient la vérité de la relation de l’écrivain avec sa société. Et immédiatement, la pensée s’impose : ce livre n’est-il pas l’occasion d’un regard attentif sur la prolifération qui a marqué une vie entière consacrée aux livres? Cet ensemble témoigne de ce que peut être une recherche littéraire patiente.

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6Compte rendu par : Yves Thomas

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8Référence : Éric Le Calvez, Gustave Flaubert. Un monde de livres, Paris, Textuel, coll. « Passion », 2006, 192 p.

Notes de fin numériques:
1 Publiés en 1882 et 1883, ces souvenirs relatent des moments passés en compagnie de Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Eugène Fromentin, George Sand et Alfred de Musset. Mais l’accent est placé nettement sur Gustave Flaubert. Voir Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Éditions Complexe, 2002.
2 L’inventaire après décès est reproduit dans le no  8 du Bulletin Flaubert-Maupassant (2000, p. 39) grâce à Daniel Fauvel. On y apprend que Flaubert avait en sa possession, notamment, dix-neuf chemises, sept cannes, treize volumes de Maxime Du Camp, quatre-vingts de George Sand, vingt des Frères Goncourt et les œuvres de Louis Bouilhet.
Pour citer cet article : Yves Thomas, «Flaubertiana», @nalyses [En ligne], Comptes rendus, XIXe siècle, mis à jour le : 19/11/2008, URL : http://www.revue-analyses.org/index.php?id=1110.