@nalyse - Revue de critique et de théorie littéraire

XXe siècle

Christian Milat

Jean Échenoz : vers une poétique des sites romanesques

Image1En écho à l’affirmation de l’écrivain selon laquelle il écrit « des romans géographiques », Christine Jérusalem se propose ici de construire une poétique des sites échenoziens.

1Géographiques, les romans d’Échenoz le sont bien évidemment par leurs titres, qui participent pour la plupart de l’isotopie de l’espace : Le Méridien de Greenwich, Cherokee, L’Équipée malaise, L’Occupation des sols, Lac, Je m’en vais. Mais bien que, se succédant au rythme frénétique de déplacements incessants, ils apparaissent très divers, les espaces visités par ces romans sont en réalité déterritorialisés sous l’effet ironique de procédés qui en gomment les différences : associés à des comparants particulièrement banals, les paysages lointains perdent leur exotisme et deviennent des lieux communs, tandis que les paysages plus proches, souvent parisiens, sont transfigurés par d’audacieuses métonymies.

2Caractérisée par une uniformité aliénante, la géographie échenozienne manifeste en définitive l’impossibilité d’atteindre un lieu vierge, la littérature ayant épuisé tous les lieux et leurs parcours. Dans cette perspective, le roman géographique ne peut être que l’écriture d’un voyage second, qu’une réécriture seconde faisant appel à la mémoire de cet univers qu’est la littérature. Il s’agit alors de réaliser un jeu — activité ludique, mais aussi entreprise de désarticulation — avec des sous-genres romanesques (roman policier, roman d’aventures, roman d’espionnage, roman d’anticipation, roman de formation) en en déconstruisant les stéréotypes, soit pour les dilater, soit pour les minorer, de façon à obtenir notamment un effet comique. De plus, en répondant à une volonté moins de parodier ces genres que de rendre hommage à des textes qui, lus durant l’enfance, continuent de nourrir un émerveillement nostalgique, il s’agit aussi de retrouver le plaisir du romanesque, lequel se traduit notamment par la prolifération des coïncidences miraculeuses ou par le recours à ces passages qui, comme le note justement Christine Jérusalem, constituent autant de hors-lieux et de hors-temps où le merveilleux se déploie.

3Parallèlement, Échenoz déréalise l’espace en lui attribuant une dimension géométrique : la géographie et l’architecture y épousent les formes dépouillées, universalisantes, de la ligne, du triangle, du parallélépipède, du cercle, du cylindre, formes du reste souvent associées à l’effet uniformisateur de la symétrie. L’illusion référentielle est également mise en péril par le procédé du télescopage — gros plan et confusion — qui, appliqué aux lieux, en brouille les distances comme les dimensions et les rapproche l’un de l’autre de façon incongrue. Cela dit, Christine Jérusalem souligne avec raison que le « réalisme parfaitement irréel » du roman échenozien vise moins à évincer la réalité au profit d’une irréalité qui déboucherait sur l’invraisemblable ou le fantastique qu’à générer l’incertitude, l’indétermination entre le vrai et le faux, l’effet de romanesque conduisant le lecteur à faire semblant de croire à un espace qui, doté de la platitude d’un décor de cinéma, est résolument exhibé comme artificiel. L’essai consacre d’ailleurs un chapitre entier aux relations qui existent entre le cinéma et l’œuvre échenozienne, laquelle oscille notamment entre des espaces fortement colorisés et des paysages en noir et blanc, parfois cadrés, fragmentés au travers des vitres déformantes (sous l’effet de la buée, du verre soufflé, etc.) d’une fenêtre.

4Très souvent, ces espaces correspondent à une géographie du vide. En effet, Christine Jérusalem le relève à juste titre, les lieux échenoziens sont la plupart du temps inhabités : île déserte, montagne isolée, immensité désolée du pôle Nord, plages et curiosités touristiques infréquentées en basse saison, hôtels au personnel ou aux clients absents, rues dépourvues de passants, voire espace interstellaire. Au surplus, ces lieux sont en outre difficilement identifiables, hésitant de façon indéterminée entre, par exemple, les villes ou les banlieues, les zones rurales ou industrielles, les chantiers ou les friches. Ce qui autorise l’essayiste à formuler la remarque suivante : « Le monde se donne à voir comme une suite de sites sans liens et sans hiérarchie, marqués par le même sentiment de désaffectation, de désaffection et de perte. Dans la géographie échenozienne, le site semble retrouver sa motivation étymologique première, le situs latin qui évoque à la fois l’état d’abandon, de jachère et l’idée d’oisiveté. »

5En butte à la solitude, les personnages qui évoluent dans ces lieux s’y perdent facilement, ne séjournant à un endroit que très temporairement, tout occupés qu’ils sont à passer les frontières, à fréquenter les aéroports, à parcourir les autoroutes, à franchir les ponts, à traverser les tunnels, à utiliser les chemins de fer ou les lignes de métro. Pourtant, malgré leurs déplacements incessants, ils donnent l’impression de tourner en rond ou de faire du surplace, leur perpétuelle et insignifiante agitation manifestant, au-delà des rencontres manquées, des occasions perdues et des échecs subis, l’absurdité de l’existence. En effet, ces voyages n’ont rien d’initiatique : faux touristes, faux explorateurs ou vrais S.D.F. n’en recueillent ni l’accroissement de leur savoir ni la métamorphose de leur être. C’est pourquoi Christine Jérusalem peut qualifier les romans de Jean Échenoz de « [r]omans brouillés pour monde troublé, [qui] se modèlent à l’échelle de l’époque et tracent le portrait d’un univers quadrillé par un réseau de trajectoires aléatoires. Ils décrivent la “condition postmoderne”, c’est-à-dire, selon Jean-François Lyotard, “la dissolution du lien social et le passage des collectivités sociales à l’état d’une masse d’atomes individuels lancés dans un absurde mouvement brownien” ».

6À cet espace caractérisé par la fragmentation et la discontinuité, note enfin Christine Jérusalem, répond une géographie du roman marquée par l’introduction dans la trame romanesque de fragments lexicaux poétiques ou d’éléments inter- ou intratextuels, sous les formes multiples et approximatives du puzzle, de la mosaïque ou de la marqueterie.   

7Compte rendu par : Christian Milat

8Référence : Christine Jérusalem, Jean Échenoz : géographies du vide, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. « Lire au présent », 2005, 237 p.

Pour citer cet article : Christian Milat, «Jean Échenoz : vers une poétique des sites romanesques», @nalyses [En ligne], Comptes rendus, XXe siècle, mis à jour le : 27/01/2010, URL : http://www.revue-analyses.org/index.php?id=111.