C’est au sein de l’équipe de recherche « Écriture et histoire », basée à Angers, qu’est né Récits d’ambassades et figures du messager. L’ouvrage rassemble dix contributions, précédées d’un avant-propos signé G. Jacquin et L. Gourmelen. Les œuvres étudiées placent l’entreprise dans la longue durée, du Ve siècle avant Jésus-Christ au XIXe siècle, et se répartissent également entre Antiquité (quatre contributions), Moyen Âge (trois contributions) et période moderne (trois contributions). Les langues des récits analysés sont le grec, le latin, le gotique et le français (pour la moitié des contributions).
1L’étendue temporelle et la variété linguistique confèrent de prime abord un caractère hétérogène à l’ensemble de l’ouvrage. Cet éclatement est cependant nuancé par l’avant-propos, qui met adroitement en évidence l’intérêt de la comparaison en soulignant similitudes d’approches et « constantes » dans l’étude des récits d’ambassades. Le regard littéraire, d’une part, permet à la plupart des contributions de s’attacher à la place de la relation d’ambassade pour en montrer l’influence et le rôle actif, voire fondateur, dans les œuvres historiographiques étudiées. C’est le cas par exemple des chroniques de Villehardouin étudiées par G. Jacquin. D’autre part, l’attention portée au narrateur et à son travail littéraire révèle la manipulation ou la réécriture de l’information, rappelant qu’il n’y a pas de « texte neutre » et que le récit d’ambassade est une construction littéraire à la terminologie soigneusement choisie. L’article de C. Noille-Clauzade est à cet égard très éclairant.
2La question de la langue des messages et des messagers, essentielle à l’étude des ambassades, est au cœur de deux contributions, les plus stimulantes, nous semble-t-il. Il s’agit dans les deux cas d’études portant sur l’Antiquité tardive et sur des œuvres liées à la christianisation, phénomène historique primordial pour le thème retenu puisque l’évangélisation repose sur la propagation du message divin et sur la croyance en son ambassadeur Jésus-Christ. Dans son analyse des Institutions divines de Lactance (250-325), B. Colot explore la dimension historique qui figure dans cette « première somme de théologie morale chrétienne en langue latine » (p. 65), en particulier dans le livre IV, centré sur le Christ messager. Elle montre comment l’architecture de l’œuvre a pour fonction d’amener les païens à entendre, puis à accepter, le message chrétien. D’autant que Lactance insiste, par le vocabulaire qu’il choisit, sur les différents rôles du Christ, désigné comme messager et envoyé de Dieu, docteur et maître. L’emploi du terme nuntius, doté d’une forte résonance chez ses contemporains, permet à Lactance de leur faire entendre la voix du dieu chrétien. L’auteur lui-même agirait comme ambassadeur en quelque sorte. C’est également le cas de l’évêque goth Wulfila (311-383) lorsqu’il traduit le Nouveau Testament. L’article que lui consacre F. Daviet-Taylor met en évidence de manière convaincante une langue gotique « messagère, ambassadrice de sens » (p. 98). L’étude de trois messagers bibliques (leurs caractéristiques, le contenu et la fonction de leurs messages, leur réception par la communauté) est enrichie par l’observation de leur traitement dans la traduction gotique. En effet, l’utilisation de la particule ga-, élément de liaison logique entre deux événements (par exemple entre perception et action), fournit les moyens d’une interprétation originale du rôle des messagers bibliques, à la fois élus pour révéler et dotés de messages volontairement obscurs. Le morphème mène ici à la révélation.
3Si le thème des messagers n’est pas nouveau en littérature, il bénéficie d’un regain d’intérêt que traduit la publication en 2006 de ce collectif et de l’ouvrage de J.-C. Vallecalle (Messages et ambassades dans l’épopée française médiévale : l’illusion du dialogue, Champion). Le collectif de G. Jacquin en fournit un utile tour d’horizon, susceptible de recouper les intérêts (et d’éclairer) d’autres chercheurs, notamment des historiens. Par leurs fonctions de rapporteurs (donc d’auteurs) chargés d’une communication entre peuples (donc maîtrisant en principe les codes linguistiques et sociaux), ambassadeurs et messagers sont au cœur de relations politiques et diplomatiques, plus généralement de pouvoir. Le fait n’a pas échappé aux historiens. Pour preuve les travaux menés récemment par exemple en histoire médiévale sur les réseaux et les agents de la communication politique (voir le collectif Information et société en Occident à la fin du Moyen Âge, Publications de la Sorbonne, 2004). Là où l’historien décode la pratique sociale de transmission des nouvelles, le littéraire s’attache au contenu et à la forme de la relation. L’un et l’autre ont tout à gagner d’une approche croisée qui placerait un récit dans son contexte historique tout en exposant le caractère construit (manipulé ?) de l’information.
4Compte rendu par : Kouky J. Fianu
5Référence : Gérard Jacquin (dir.), Récits d’ambassades et figures du messager, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2006, 196 pages.